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Le livre N’Djaména, Tchad

N’DJAMÉNA, TCHAD : PREMIÈRE ÉDITION TCHADIENNE CONSACRÉE AUX IMMERSIONS D’ÉQUIPES ARTISTIQUES DANS L’ESPACE PUBLIC DANS LE CADRE DU laboratoire de l’imaginaire national au Tchad/Année 2015.
Le Livre
N’Djaména, Tchad
Éditions Créaphis, janvier 2015

LIVRE1

Le Livre

N’Djaména, Tchad

Éditions Créaphis, janvier 2015

N’Djaména, capitale du Tchad, est montrée ici sous une forme plurielle et subjective. Ce livre témoigne, plus qu’il ne documente, de situations en s’attachant moins aux traces historiques qu’à un état des lieux contemporain. Ce n’est pas une monographie de cette ville anciennement nommée Fort-Lamy mais plutôt une expérience littéraire et photographique issue de résidences d’artistes produites par l’Institut français du Tchad dans le cadre d’un programme plus vaste intitulé OBSERVATOIRE DE L’IMAGINAIRE NATIONAL.

La diversité des points de vue constitue une mosaïque de la ville en 2014 que le texte de l’écrivain tchadien Nimrod éclaire avec force. Le livre propose plusieurs entrées : parcours dans les quartiers, images de la vie quotidienne, gestes et savoir-faire, vision insolite de milieux sociaux contrastés, lieux habités, portraits d’habitants et regard décalé sur les institutions. La richesse et la légitimité de ce livre reposent sur l’engagement des auteurs tchadiens et européens pour tenter de saisir un peu N’Djaména.

MARCHANDS DE SABLE

La nuit tombe sur N’Djaména. Elle vous assomme d’un prompt coup de massu qui vous fait tout oublier ; jusqu’à ce que vous y étiez venu faire. Peut-être compter combien de rues ne ressemblaient pas aux autres, écouter les récits des peuples innombrables, rassemblés

pour bâtir ici le rêve d’une nation dont ils n’ont pas encore fait le récit.

Le sud est traversé par deux fleuves qui tracent les grandes lignes de la répartition démographique entre les peuples : Le Chari et le Logon. Tous deux se partagent les terres de Sarh et de Léré jusqu’à N’Djamena qui a été bâtie sur leur confluence comme pour assurer la conciliation des hommes et de la Nation. La capitale ressemble à un gigantesque damier de maisons toutes identiques qui semblent avoir été construites à la hâte pour accueillir plus vite encore ces migrants des villages de brousse et du désert qu’ils quittent pour se nourrir d’un lait qui a encore le goût âpre des bêtes qui ne mangent que du sable.

Jamais une ville ne s’est moins donnée que celle-ci. On ne la comprend pas. On ne la connaît pas. Elle est une boite à secrets peinte sur le lavis d’une gouache restée au soleil trop longtemps. La blancheur acide de la lumière en dissout tous les traits. Elle se cache ou bien ils se cachent. On ne sait pas très bien de quelle pudeur ils drappent leur dignité. Car c’est d’abord ce qui frappe ici. La dignité. Le pas léger dans la douleur. La grâce éternelle dans tout ce qui meurt. La rigueur dans l’abandon. La ligne droite dans les circonvolutions incessantes de l’indicible.

On marche d’un pas lent assoiffé d’un désir inextinguible de fraîcheur. L’oeil tourne et le cerveau se prend à concevoir des silhouettes diaphanes dans une brume de chaleur déshydratée et asphyxiante qui fait croire que les hommes et les femmes sont tous beaux quand ils s’agitent avec une confuse résolution qu’on ne comprend plus et qui ne semble avoir d’autre sens que se balancer doucement pour émouvoir.

N’Djaména est insaissable parce que ses habitants en ont ainsi décidé. Vous y voyez un peu plus clair quand la nuit est déjà tombée depuis longtemps et que les embruns du Chari se mêlent aux odeurs du petit bois qui brûle pour préparer les repas. Il faut prendre le temps, tout le temps nécessaire pour respirer l’odeur des hommes et des femmes qui l’habitent et fermer les yeux pour marcher guidé par un jeune garçon qui vous fait deviner qui sont ces peuples que vous ne verrez jamais. Définitivement. Il faut apprendre à sentir, à renifler la terre perfusée la nuit pour survivre aux brulures de la lumière du jour.

Autant dire de quelle prétention nous fûmes habités pour faire un livre d’images et donner à voir ce que nous ne parvenions pas à comprendre et qui semblait peut-être interdit.

Abdoulaye Barry est notre premier griot des images. Le guide dans cette jungle de la nuit. Il y a bien longtemps que Nimrod – dans ses livres – nous prenait par la main, la caressant des mots les plus justes, de l’amour le plus grand, de l’érotisme le plus torride pour cette terre au confin du désert, une langue de terre humide, tendue vers le désert.

Ils ont réunis autour d’eux des hommes et des femmes, artistes, écrivains, écrivaines, photographes pour tenter de rassembler les mots d’une cantilène de muezin, les sons de cloche d’une petite église, les récits de ceux restés suffisamment en retrait des deux anciens colons pour psalmodier autrement leur amour des Hommes. Comme des témoins étrangers, d’autres artistes les ont rejoints. Nigérians : Les invisible borders ; français : Philippe Gionie, Annissa Michalon, André Lejarre, Olivier Pasquiers ; allemand : Maurice Weiss. Ensemble ils sont devenus les premiers auteurs d’une terre qui fait beaucoup parler d’elle ces temps-ci et que personne ne connaît pourtant.

À l’inverse des autres villes de l’État tchadien qui incarnent chacune une identité particulière, N’Djamena est un carrefour migratoire des populations et des ethnies. La villecapitale devrait tirer son identité du dialogue entre tous les peuples du Tchad qui l’habitent.

Seulement, force est de constater que N’Djaména est une ville où les populations vivent rarement ensemble. Une situation héritée des conflits de 1979 qui persiste toujours aujourd’hui malgré la paix recouvrée. Avant cette période chacun s’accorde à penser que le partage entre les quartiers sud et nord était une réalité aujourd’hui devenue très abstraite.

COMMENT LA RESTAURER ?

C’est à cette question que s’attèle l’ensemble des partenaires associés : La Mairie de N’Djaména, L’Agence française de développement, la coopération française, le Centre Al Mouna, l’Institut français, la coopération allemande avec le soutien du Fonds culturel francoallemand et les équipes artistiques.

En février 2013, dans le cadre d’un colloque intitié par la Mairie de N’Djaména et l’Agence française de développement sur le thème : N’Djaména, pensez la ville capitale de demain, l’Institut français du Tchad avait piloté un atelier sur le thème de la culture comme facteur de développement.

À la même période, la coopération française, l’Institut français du Tchad et l’IF/Paris ouvraient deux chantiers : Un programme de résidences d’artistes immergés dans l’espace public et un programme de requalification architecturale d’une place à vivre associé aux équipes artistiques. Le collectif tchadien de photographes et d’écrivains de la ville est issu de ces programmes.

Comprendre ensemble, élus, artistes, population, que les mutations d’une ville ne s’opèrent pas seulement dans la construction d’immeubles ou de routes mais qu’elles consistent surtout à franchir les frontières invisibles entre les cultures et les peuples.